"« Tu ne manges pas ? »
Yanni tressaillit. Le musicien était assis en face de lui à présent, à sa table. Il frissonna. Il avait de nouveau perdu l’esprit. Pourquoi ? Pourquoi ce rêve permanent ? Et surtout ici, à la terrasse de cette taverne ?
« Alors, tu ne manges pas ? » Le musicien avait planté ses yeux clairs dans les siens. Des yeux qui hurlaient l’envie de vivre, la joie, le bonheur, la mélancolie aussi…
« Ah, si…pardonne-moi dit Yanni. Puis-je…
- Ne t’en fais pas jeune homme, la musique seule me suffit, je n’ai pas faim. Merci.
- Je…
- Tu travailles trop, tu as l’air épuisé. Je le vois dans tes yeux. Nous nous sommes déjà rencontrés. Cette nuit, cet après-midi sur l’Acropole, ce soir…Il me plaît de voyager…Les âmes sont ma demeure. Mais je ne suis pas seul ce soir, et ce depuis quelques temps déjà. »
Yanni tourna la tête. La ballerine semblait dormir. Elle était au sol, allongée sur un matelas de poussière. Il n’en crut pas ses yeux. Il détourna le regard. SEUL !!! Il était seul à la table, il n’y avait personne en face de lui !!! Il retourna la tête : la ballerine avait disparue !!! Ne restait que le musicien, qui rangeait en soupirant son instrument dans sa housse miteuse.
« Est ce que je deviens fou ?!? »
Il régla l’addition, sans avoir seulement touché à son repas. La tête lui tournait, il avait un peu mal au cœur. Le musicien s’en était allé.
Il ne rentra pas chez lui et marcha dans les rues encore animées à cette heure tardive. Athènes s’éveillait enfin, il était près de minuit. Il déambula un moment sans savoir où il allait exactement, et se retrouva bientôt au bord de la mer. Le doux bruit du ressac était apaisant. Yanni s’assit sur les galets encore tièdes de la journée, et se vida l’esprit. Son estomac se serra, il eut un haut le cœur, et des larmes emplirent ses yeux. Il n’avait rien mangé depuis le matin, et seulement bu de la limonade. Tout à coup, il réalisa qu’il avait machinalement emporté son sac avec lui. Il repensa au sandwich et à la salade. Puis, un idée lui traversa l’esprit. Il se mit nu, et courut à la mer. La lune éclairait le rivage, l’eau scintillait de mille diamants. Elle était chaude, et Yanni plonge a. Il nagea un moment sous l’eau, cela lui fit un peu passer la migraine. Lorsqu’il refit surface, il y avait quelqu'un sur la berge. Il distingua une vague mélodie. Il revint vers la plage. Le musicien était assis à côté de ses affaires, jouant du bouzouki comme pour remercier le ciel de lui offrir une si douce existence, sur une terre si propice. Il ne chantait pas, il jouait seulement, un air qui ressemblait à « Varka sto Yalo » (« La barque sur le fleuve »).
Yanni ne dit rien, ne regarda pas même le musicien qui semblait plongé dans une autre dimension. Il s’étendit sur le sol tiède, et regarda le ciel piqué d’étoiles. La mélodie emporta son esprit vers un ailleurs irréel ; il était assis au bord de l’eau, au pied d’un pin. Il scrutait la mer. Près de lui, une ballerine esquissait des gestes doux, elle faisait onduler ses bras comme de fins roseaux au vent, elle paraissait douée d’une aura sacrée. Elle avait à présent les cheveux défaits, tombant en cascade sur ses épaules nues. Le voile ne cachait plus sa poitrine, et elle effleurait de ses doigts le cou de Yanni. Il ne semblait pourtant pas la voir, omnubilé par le remous apaisant de la mer.
Yanni ouvrit les yeux. Il s’était endormi, la musique avait cessé. Se redressant, il aperçut le musicien qui s’éloignait à l’horizon. Le vent s’était levé. Il se releva, enfila son pantalon, sa chemise. Mais lorsqu’il voulut prendre son sac pour manger, il n’y avait plus rien à côté de lui. Sous ses pieds, le sol se déroba et il eut l’impression de tomber dans le vide. Pris de vertige, il releva la tête : devant lui, non plus la mer, mais un mur auquel on avait accroché un cadre représentant un villa au bord de la mer, près de Thessalonique.
Il se frotta les yeux. Il faisait grand jour déjà. Neuf heures. Il resta un long moment à fixer le plafond, à demi piégé entre rêve et réalité. Quel jour était-on ? Que faisait-il là ? Le musicien lui avait-il dérobé son sac ? Il regarda autours de lui. Son sac était posé par terre, contre un fauteuil. Ses croquis s’étalaient en vrac sur la table du séjour au milieu de ses recherches. La nuit agitée qu’il venait de passer lui avait donné la migraine. Il avait du mal à sortir de son rêve.
Il en était là de ces considérations, lorsqu’on frappa à sa porte. Qui ce pouvait-il bien être ? Il n’attendait personne. Dehors, derrière les rideaux que le vent faisait au travers des fenêtres ouvertes, Yanni vit en se levant la rue qui s’activait. Il était heureux ce matin là. Déboussolé, mais heureux. On frappa de nouveau. Le temps d’enfiler un short, il alla ouvrir. C’était le concierge.
« Bonjours Yanni, désolé de vous déranger, dit-il, mais un homme vient de passer à l’instant et m’a chargé de vous remettre ceci.
- Une lettre ? Mais personne n’a mon adresse pourtant ! Qui vous l’a laissée ?
- C’est un homme d’étrange allure qui est venu. Un sorte de troubadour, un vagabond avec un bouzouki sur l’épaule, assez âgé. Il a insisté avec véhémence pour que je vous remette cette lettre.
- Je vous remercie, bonne journée Monsieur Pidialis !
- Bonne journée à vous Yanni ! »
Il referma la porte. La lettre n’indiquait aucun expéditeur. Seul son nom était inscrit sur l’enveloppe. Il la décacheta. A l’intérieur, un simple papier, et un mot griffonné à la hâte : « Rejoignez-moi ce soir à la taverne, et attendons ensemble que vienne la ballerine… »."
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L'artiste regarde sa fleur, non pas dans les verres grossissants afin de recueillir des faits pour la botanique, mais avec la lumière qui voit, en la variété choisie de tons brillants et de délicates nuances, des suggestions pour des harmonies futures.
Stéphane Mallarmé